Fréhel L'âme de la chanson réaliste

Marguerite Boulc'h Paris 14 juillet 1891-Paris 3 février 1951


Dans Pépé le Moko avec Jean Gabin en 1936

Plus qu'une Piaf, Fréhel représente l'âme de la chanson réaliste de l'entre-deux-guerres. Parisienne jusqu'au bout des ongles, malgré ses origines bretonnes, LA Fréhel a mené une vie de misère et a su retranscrire, dans les trémolos de sa voix vieillissante, la souffrance d'une femme abandonnée. Tantôt drôles, à la manière des comiques troupiers; tantôt poétiques et déchirants, les textes de ses chansons sont à l'image d'un Paris populaire et miséreux tant prisé par le monde du cinéma. C'est justement au cinéma que Fréhel exprimera l'étendue de son talent. Seule et détruite par l'alcool et la drogue, elle finira ses jours dans un hôtel louche de la rue Pigalle, et laisse à jamais le souvenir d'une femme fragile, d'une artiste en suspens entre le gris et le blanc.

Paris fin de siècle

Marguerite Boulc'h naît à Paris le 14 juillet 1891, de parents concierges d'origine bretonne. Enfant de la rue, elle fait ses premiers pas dans les quartiers misérables de la capitale française. A cinq ans, elle pousse la chansonnnette en accompagnant un vieil aveugle à la recherche de quelques pièces. Plus tard, elle cherchera à échapper à la pauvreté en cumulant les emplois. Adolescente, alors qu'elle vend au porte à porte des produits de beauté, le culot la pousse à rencontrer la Belle Otero, reine du music-hall de l'époque, dans sa loge où elle se prépare pour son tour de chant. Séduite par le physique de la jeune fille et par son audace, la grande artiste lui propose les services de l'éditeur Labbé et l'invite à se produire sous le nom de Pervenche. Pendant deux ans, de 1908 à 1910, la petite Marguerite fera ses armes dans le music-hall au café de l'Univers, en interprétant des titres de Montéhus. D'une grande beauté, Pervenche est séduite par Robert Hollard, dit Roberty, comédien et professeur de chant, qui devient rapidement son mari. Ensemble, ils auront un enfant, mais ce dernier ne survivra pas. Tout comme Piaf, qui vécut de façon similaire une vie miséreuse, la perte de cet enfant scelle le début d'une descente aux Enfers.

Damia et Chevalier

Abandonnée par son mari, qui se jette dans les bras de la grande Damia, celle que l'on surnomme désormais Fréhel (en hommage au Cap Fréhel, de sa Bretagne d'origine), se console avec Maurice Chevalier. Mais l'idylle ne dure pas, et la chanteuse subit à nouveau la rupture amoureuse. Parrallèlement à une carrière somptueuse (elle est une grande vedette du music-hall), sa vie privée est un véritable désastre. Lasse de cette vie de misère, elle tente de mettre fin à ses jours, échoue, puis quitte l'Europe en 1911 pour les pays de l'Est. De la Turquie à l'URSS, elle errera pendant plus de dix ans, se vautrant dans la drogue et l'alcool. C'est une Fréhel méconnaissable qui regagne Paris en 1923. Méconnaissable mais " inoubliée ". Car elle obtient toujours le succès pour ses prestations scéniques remarquables et remplit l'Olympia en 1924, se présentant donc comme " l'inoubliable inoubliée ". Si elle a perdu de sa superbe (elle est désormais un efemme forte aux traits vieillis), sa voix a gagné en émotion et en puissance, une voix que Chevalier disait " rauque, comme venant du ventre ". Chacune de ses chansons soulève les tripes et le cœur, portant aux nues le chagrin et les amours meurtries.

Cinéma

Son physique est unique et naturellement attire les regards. Son accent " parigot " et sa " gueule " de mère maquerelle font d'elle une vedette du cinéma. De Cœur des Lilas en 1931 à Pépé le Moko de Duvivier avec Jean Gabin, en passant par L'homme traqué (1946), Le puritain (1937) ou encore Le roman d'un tricheur de Guitry, Fréhel promène son allure authentique avec simplicité. Mais rien ne lui rendra son bonheur et son innocence perdus. Marquée par la vie et ses malheurs, Fréhel s'oublie dans les paradis artificiels. Le 3 février 1951, elle meurt seule, dans la chambre d'un hôtel de passe de la rue Pigalle, abandonnée de tous mais inoubliée.

Humaine et authentique, marquée à vif par les souffrances d'une existence solitaire, Fréhel reste encore aujourd'hui une référence dans la chanson française de l'entre-deux-guerres. Interprète inoubliable de La java bleue ou de La der des der, de La coco ou encore d' Où sont tous mes amants ?, elle influence des générations d'artistes (Mano Solo, Trenet, Higelin,Têtes Raides,…) sans jamais tomber dans l'oubli. Quand une grande interprète sensible et vraie, porte le masque de la tragédie…

Copyright Petit dictionnaire intime... mai 2002
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